La période électorale est souvent synonyme de tensions sociales exacerbées, de discours polarisants et, de plus en plus, de désinformation numérique. Au Bénin, les souvenirs des crises de 2019 et 2021, marquées par des heurts et des pertes en vies humaines, rappellent l’urgence de bâtir des mécanismes de prévention solides.
Peut-on construire une paix durable, ensemble et par les jeunes, même en période électorale ? Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Monsieur Rock AHOTON, Président du Réseau Africain pour le Maintien de la Paix au Bénin (RAMP-Bénin). Dans cet entretien exclusif, il nous livre sa vision d’une jeunesse « sentinelle », capable de désamorcer les crises avant qu’elles ne deviennent physiques.
En période électorale, qu’est-ce qui met le plus la paix en danger au Bénin : les tensions sociales, les discours politiques, ou la désinformation ? Pourquoi ?
Rock AHOTON : Ces trois facteurs sont étroitement liés, mais il faut reconnaître que la désinformation joue un rôle particulièrement dangereux. Avec la rapidité des réseaux sociaux, une rumeur peut se répandre en quelques minutes et créer une perception de crise avant même que les faits ne soient vérifiés. Elle est souvent alimentée par des discours politiques polarisants qui accentuent les tensions sociales préexistantes. Pour moi, la désinformation est la plus grande menace car elle transforme des frustrations ordinaires en tensions graves.
Quelles sont, selon vous, les causes profondes des violences électorales, et quels sont les déclencheurs les plus fréquents sur le terrain ?
Rock AHOTON : Les causes profondes sont généralement liées à la méfiance envers les institutions électorales et aux frustrations sociopolitiques, notamment chez les jeunes qui se sentent marginalisés malgré leur poids démographique. Sur le terrain, les déclencheurs sont souvent des incidents ponctuels : rumeurs de fraude, arrestations d’acteurs politiques locaux dans leurs fiefs, ou affrontements entre militants lors des rassemblements. C’est l’absence de mécanismes rapides de dialogue et de médiation au niveau local qui transforme ces incidents en crises.
Les jeunes sont souvent perçus comme “mobilisables” dans les tensions. À quelles conditions peuvent-ils devenir, au contraire, des acteurs de prévention ?
Rock AHOTON : Les jeunes deviennent des acteurs de prévention lorsqu’ils sont informés, sensibilisés et responsabilisés. Il faut les impliquer directement dans les mécanismes de gouvernance locale et leur donner un rôle actif, comme l’observation citoyenne ou la médiation communautaire. L’enjeu est de transformer la mobilisation politique des jeunes en une mobilisation citoyenne pour la paix. Lorsqu’ils sont les « porte-voix » de l’action locale, ils deviennent des relais de paix plutôt que des instruments de confrontation.
Que signifie concrètement, pour vous, l’idée de jeunes connectés comme sentinelles ? Quel rôle devraient-ils jouer ?
Rock AHOTON : Les « sentinelles » sont des guetteurs capables de surveiller l’espace informationnel et communautaire pour détecter les signaux de tension. Ils sont le moteur des systèmes d’alerte précoce. Concrètement, ces jeunes contribuent à vérifier et signaler les fausses informations, à alerter sur les discours de haine et à promouvoir des messages factuels. Ils constituent la première ligne de prévention numérique et sociale, capable de freiner la propagation de contenus dangereux.
Dans le contexte actuel, quel est le plus grand risque : la violence physique ou la violence numérique (rumeurs, haine, manipulation) qui prépare le terrain ?
Rock AHOTON : Actuellement, les violences numériques représentent le risque le plus important car elles sont le terrain de préparation des violences physiques. Les rumeurs et les manipulations créent un climat de méfiance et de colère qui se traduit ensuite par des affrontements sur le terrain. Il est plus facile pour un jeune de partager un message de haine derrière son écran, mais cet acte peut pousser d’autres à la violence physique. Il est donc essentiel d’agir très tôt dans l’espace numérique.
Quels sont les signaux d’alerte que les jeunes devraient apprendre à repérer tôt pour prévenir une escalade ?
Rock AHOTON : Il faut apprendre à repérer :
- La circulation rapide de rumeurs alarmistes (ex : fausse information sur l’encerclement de la maison d’un candidat).
- Les messages incitant explicitement à la haine ou à la violence.
- La mobilisation spontanée autour d’informations non vérifiées.
- Les tensions verbales ou physiques entre militants lors des rassemblements.
Repérer ces signaux tôt permet d’alerter les acteurs de prévention et de calmer les esprits avant l’escalade.
Quelles actions simples et efficaces les jeunes peuvent-ils mener en ligne et hors ligne pour désamorcer les tensions sans amplifier le conflit ?
Rock AHOTON : Nous nous appuyons sur les cadres internationaux comme la Résolution 1325 (Femmes, Paix et Sécurité) et la Résolution 2250 (Jeunes, Paix et Sécurité) de l’ONU. Les actions concrètes incluent :
- Vérifier avant de partager : S’abstenir de la rapidité pour privilégier la véracité.
- Encourager les discussions apaisées : Éviter les termes provocateurs dans les groupes communautaires.
- Organiser des dialogues locaux : Réunir des jeunes de différentes sensibilités politiques autour de l’idéal du développement national.
- Promouvoir la tolérance : Diffuser des messages de responsabilité citoyenne.
Quel rôle doivent jouer les partis politiques, les institutions et les médias pour créer un climat électoral apaisé ? Et que leur reproche-t-on souvent ?
Rock AHOTON : Les partis politiques doivent responsabiliser et sensibiliser leurs militants pour éviter les discours de haine. Les institutions doivent garantir la transparence et la crédibilité du processus pour restaurer la confiance. Les médias, quant à eux, doivent vérifier rigoureusement les faits et éviter d’amplifier les rumeurs. On leur reproche souvent un manque de communication claire ou une diffusion trop rapide d’informations non vérifiées qui jette de l’huile sur le feu.
Sur la base de votre expérience à RAMP-Bénin, pouvez-vous partager un exemple où une action de prévention a réellement évité une situation de violence ?
Rock AHOTON : Lors des législatives de 2022, nous avons mené des actions de dialogue communautaire dans des zones sensibles, notamment dans le Nord. Grâce à nos mécanismes d’alerte précoce, nous avons identifié des tensions que nous avons pu désamorcer par la sensibilisation. Plus récemment, notre campagne « 25 jours pour la paix » a permis aux jeunes de porter eux-mêmes des messages de paix. Les résultats montrent que dans les zones où nous sommes intervenus, les violences ont été considérablement réduites par rapport aux scrutins précédents.
Pour conclure : peut-on construire une paix durable même en période électorale, ensemble et par les jeunes ? Quelles sont vos 3 recommandations prioritaires ?
Rock AHOTON : Oui, c’est tout à fait possible. Les élections doivent être un exercice démocratique responsable et convivial. Mes trois recommandations prioritaires sont :
- Investir dans l’éducation civique et numérique des jeunes pour en faire des citoyens responsables.
- Créer des mécanismes locaux de dialogue et d’alerte précoce mettant la jeunesse et la société civile au cœur de l’initiative.
- Promouvoir un leadership politique responsable qui place l’intérêt national au-dessus des rivalités partisanes.
En définitive, l’entretien avec Monsieur Rock AHOTON du RAMP-Bénin dessine une voie claire et inspirante pour la construction d’une paix électorale durable. Loin d’être une utopie, cette paix est à portée de main, à condition que la jeunesse, forte de son dynamisme et de sa connectivité, embrasse pleinement son rôle de sentinelle. La désinformation, véritable poison démocratique, peut être neutralisée par une vigilance numérique accrue et un engagement citoyen éclairé. Les jeunes, en vérifiant les faits, en promouvant le dialogue apaisé et en s’organisant collectivement, se positionnent non plus comme des cibles passives des manipulations, mais comme des acteurs proactifs de la stabilité.
L’appel de Monsieur AHOTON à la formation, à la structuration et à un leadership politique responsable résonne comme un impératif pour l’avenir du Bénin. Il nous rappelle que la démocratie n’est pas un acquis, mais une construction quotidienne, où chaque citoyen, et particulièrement la jeunesse, détient le pouvoir de transformer les tensions en opportunités de dialogue, et les rumeurs en fondations d’une paix solide. C’est dans cette synergie entre vigilance numérique, engagement civique et responsabilité collective que réside l’espoir d’élections apaisées et d’une démocratie béninoise résiliente. La paix électorale se construit collectivement, et les jeunes doivent en être les pionniers et les premiers gardiens.
Par Eugène DEGUENON
